SI LE GRAIN NE MEURT…

Publié le par Abbé Alain-René ARBEZ

SI LE GRAIN NE MEURT…

Nous approchons de la semaine sainte, et l’évangile du dernier dimanche de carême y prédispose par une méditation du mystère de la croix. Chez St Jean, l’originalité du propos est d’associer deux réalités contradictoires : la crucifixion de Jésus et la gloire de Dieu ! La croix du Christ – instrument de torture romain destiné aux criminels – a visiblement posé problème, et il a fallu attendre le IIIème siècle pour qu’on choisisse l’image de Jésus en croix comme emblème de la foi, auparavant évoquée par un poisson (ictus), un berger ou une corbeille de pains…

Et cette théologie johannique de la croix est évidemment une méditation élaborée après les événements de la mort et la résurrection de Jésus ! Les dialogues que Jean met dans la bouche du Christ ne sont pas un reportage en direct. C’est une catéchèse élaborée dans les premières communautés, par une réflexion qui aborde le paradoxe de cet échec de Jésus en croix. Un échec qui, en réalité – et malgré les apparences, se révèle être une réussite dans la relation avec Dieu.  Cependant, il faut savoir que l’attente d’un messie humble et mis à mort était déjà présente dans certaines traditions juives.

Le texte précise l’arrivée de Grecs, de non-juifs, qui demandent aux disciples de pouvoir voir Jésus, pour se mettre à l’écoute de son enseignement : chez St Jean, « voir » est l’équivalent de « croire ». La vision en question est donc essentiellement celle du cœur et de l’esprit, c’est une nouvelle conception des raisons de vivre qui est recherchée par ces sympathisants venus à Jérusalem pour les fêtes de la Pâque juive.

La rencontre avec les visiteurs grecs se fait grâce à Philippe et André, qui portent eux-mêmes des noms helléniques, et elle annonce symboliquement l’arrivée des païens dans la primitive Eglise, au départ composée uniquement de juifs. C’est le signe que Jésus attire par son témoignage exceptionnel toutes les cultures et toutes les ethnies, selon les prédictions prophétiques, puisque tous les peuples sont concernés par l’alliance et son message universel.

L’évangile du dernier dimanche de carême reprend des thèmes écologiques que Jésus utilisait fréquemment. « Si le grain ne meurt en terre… » Le mystère de la nature, avec la germination, c’est une manière de suggérer comparativement l’action discrète et efficace de Dieu dans le secret des consciences humaines. C’est la conviction que la Parole de Dieu agit, et que peu à peu elle transforme en profondeur le terrain qui l’a accueillie. De même que le grain de blé tombé en terre est enfoui, apparemment perdu, alors qu’en réalité il se transformera en tige de blé puis en épi porteur d’innombrables grains pour la moisson !

Dans le récit de Saint Jean, le rapprochement du grain de blé en terre avec la mort en croix de Jésus annonce l’extension des disciples, et surtout l’enracinement prometteur de l’amour de Dieu dans le terreau social de notre humanité. C’est le triomphe du don de soi et du service des autres, des valeurs qui surpassent de loin tous les dons naturels! De ce fait, la croix terrestre et la gloire divine sont les deux facettes d’un même événement : le passage de la mort à la vie, l’espérance pour le monde entier de renaître à une autre logique, un autre « logos », selon St Jean.

Une logique différente de la violence de la loi de la jungle, du chacun pour soi, tous ces signes de l’influence persistante du mal. Jésus appelle « prince de ce monde » ce système d’intelligence destructrice qui règne sur terre en violentant les personnes et les communautés.

Comme Jésus est un être humain à part entière, la proximité de sa mort imminente le bouleverse. Il se met à prier et se prépare à son heure, dit l’évangile, un peu comme dans l’épisode final de Gethsemani – que St Jean ignore dans son texte.

La voix du ciel retentit, comme dans la scène de la Transfiguration, que St Jean ne raconte pas non plus dans le 4° évangile, mais le sens est exactement le même : le Père atteste qu’il est aux côtés de Jésus, et que sur le chemin de la passion et de la croix, la gloire divine est partie prenante de l’événement.  Jésus se fait proche de toutes les victimes des injustices, cependant il n’a pas recherché la mort, il n’a pas été un kamikaze de Dieu. Innocent, il est allé à la mort librement, mais sans jamais dévaloriser la vie humaine, il a offert sa souffrance mais il ne l’a aucunement recherchée d’une manière malsaine. La croix du Christ est d’abord le sommet de l’amour, avant d’être le sommet de la souffrance ! Un choix librement accepté dans la confiance en Dieu malgré les angoisses de ce moment tragique et en dépit de l’hostilité de ses adversaires.

Pour ceux qui adhèrent à l’évangile, vivre dans l’esprit de ce Christ, ce sera d’abord croire que Jésus nous rejoint dans nos détresses, nos difficultés, nos angoisses, nos échecs. Il est avec ceux qui souffrent pour une cause juste. Il nous prend par la main là où nous en sommes pour nous conduire plus avant vers cette alliance avec Dieu dont il a le secret, lui le Fils fidèle à l’Esprit qui le relie fondamentalement au Père.

Ainsi il fait de nous des frères et des sœurs dans sa propre filiation divine. Et ce que Jésus a proclamé et révélé par son témoignage, c’est simultanément une vérité de Dieu et une vérité de l’homme. C’est la dynamique même de la vie qui rejoint chacun : pour cela, il faut accepter de mourir à son ego superficiel pour renaître à son moi profond relié à Dieu. Celui qui aime égoïstement sa vie la perd, celui qui s’en détache pour un plus grand objectif la gagne pour l’éternité…

En d’autres termes, celui qui ne veut s’intéresser à rien d’autre qu’à ses besoins superficiels et éphémères, qui veut tout avoir, tout garder, tout centrer sur sa personne, celui-là ou celle-là, se mettra dans l’impossibilité d’accueillir cette vie que Jésus communique et qui seule se prolonge en éternité.

Car Dieu est amour, et Jésus est mort pour nous révéler cet amour et cette vie. En accueillant cette grâce, on peut  donner à son existence une telle dimension et approcher la réalité du Royaume qui nous dépasse. Une réalité surnaturelle dont tous les êtres humains ont faim et soif, car – comme le dit Jérémie – elle est inscrite au plus profond de leur être et de leur aspiration à la vie.

Nous pouvons être des témoins convaincants de cette vérité riche de bénédictions qui émane de la croix du Christ, une vérité respectueuse de chacun. A la suite de nos prédécesseurs dans la foi, c’est grâce à notre témoignage que d’autres éprouveront le désir de marcher vers cette même sérénité et qu’ils pourront expérimenter cette réconciliation existentielle dans une nouvelle relation aux autres et au monde.

QUAND LES FEUILLES D’AUTOMNE S’ENVOLENT© Abbé Alain-René ARBEZ, 

avec l’aimable autorisation de Dreuz.info

Prêtre catholique, commission judéo-catholique de la  conférence des évêques Suisses et de la Fédération Suisse    des communautés Israélites.
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