CHRÉTIEN DU SEUIL, ÉCOUTE ET OUVRE L’ŒIL

Publié le par Père Christian Lancrey-Javal

CHRÉTIEN DU SEUIL, ÉCOUTE ET OUVRE L’ŒIL

Dimanche  19 décembre 2021

4ème Dimanche de l'Avent (année C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 1, 39-45)

En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ».

Chrétien du seuil, écoute et ouvre l’œil

A quelques jours de Noël, je voudrais que nous portions dans notre prière toutes les personnes qui s’arrêtent à la porte, semblables aux nouveau-nés qu’on déposait à la porte des églises, les chrétiens du seuil, baptisés ou pas. Tant de nos amis, de nos proches, qui viendront à la messe à Noël pour la seule fois de l’année. Ceux qui fêtent Noël ce week-end en famille avant de se disperser. Baptisés ou non, ils sont pour l’Eglise des chrétiens du seuil, alors que leur adhésion est souvent profonde.

La plus célèbre est la philosophe Simone Weil, morte en 1943 à 34 ans, qui n’a jamais voulu demander le baptême : « Je savais très bien que ma conception de la vie était chrétienne. C’est pourquoi il ne m’est jamais venu à l’esprit que je pourrais entrer dans le christianisme. J’avais l’impression d’être née à l’intérieur ». Naturellement ou surnaturellement chrétienne.

L’évangile de la Visitation dit que Marie entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. La majorité des peintres ont placé la rencontre à l’extérieur, à la porte. Mon (tableau) préféré est Rembrandt qui met le vieux Zacharie en arrière-plan, appuyé au chambranle de la porte pour descendre les marches, aidé par un jeune garçon, et rejoindre les deux femmes au centre, irradiées de lumière. A leurs pieds un petit chien qu’on aurait imaginé bondissant et joyeux, et qui est au contraire efflanqué et perdu, et d’autres animaux dont quelques canards et un paon à la queue repliée : la nature s’efface devant l’événement.

La philosophe Simone Weil a raconté les trois expériences spirituelles qui l’ont bouleversée dans sa vie, d’abord à 26 ans dans un petit village du Portugal où elle a été saisie par le chant des femmes autour de barques de pêcheurs, un chant d’une beauté et d’une tristesse envoûtante : « J’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres ».

Deux ans plus tard, en 1937 en Italie, à Assise, dans la Chapelle sainte Marie des Anges où saint François avait tant prié : « Quelque chose de plus fort que moi m’a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux ».

Et puis quelques mois plus tard, la lecture d’un poème de George Herbert, pasteur anglican du début du 17ème siècle, lui fait faire l’expérience de la présence réelle du Christ : « le Christ lui-même est descendu et m’a prise ».

Le poème s’intitule Amour :

Amour m'a dit d'entrer, mon âme a reculé,

Pleine de poussière et péché.

Mais Amour aux yeux vifs, en me voyant faiblir

De plus en plus, le seuil passé,

Se rapprocha de moi et doucement s'enquit

Si quelque chose me manquait.

Pourquoi est-elle restée au seuil, à la porte ? Pourquoi tant de nos proches restent-ils ainsi au dehors, ne font-ils que passer, sans vraiment entrer ? L’expérience spirituelle ne suffit-elle donc pas ? Pourtant elle peut être un moment d’une rare intensité au moment de la mort d’un proche, lors d’une messe d’obsèques où la grâce agit : l’Esprit Saint est là, hôte très doux de nos âmes.

Dans sa 1ère prédication de l’Avent, le 3 décembre dernier, le Père Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale, m’a éclairé avec la notion théologique de ‘‘sacrement lié’’. On dit d’un sacrement qu’il est ‘‘lié’’ si son fruit reste ligoté, inutilisé, faute de certaines conditions qui en empêchent l’efficacité. Le baptême est souvent un sacrement lié : comme un cadeau qui n’a pas été ouvert, qui est resté emballé. Qu’il faut délier pour qu’il puisse ‘‘libérer son énergie spirituelle’’. Celui qui a été baptisé en a le titre pour accomplir tous les actes de la vie chrétienne et pour en tirer un certain fruit, quoique partiel, mais il n’en tire pas la richesse.

Dans le cas du baptême, qu’est-ce qui fait que le fruit du sacrement reste lié ?

Les sacrements ne sont pas des rites magiques qui agissent automatiquement, à l’insu de la personne, sans sa participation. Leur efficacité est le fruit d’une synergie, collaboration entre la toute-puissance divine, la grâce du Christ ou le Saint-Esprit, et la liberté humaine. Tout ce qui, dans le sacrement, dépend de la grâce et de la volonté du Christ est déjà réalisé, tout ce qui dépend de la liberté et des dispositions personnelles est encore à accomplir.

Notre contribution consiste dans la foi : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé » (Mc16, 16). Il existe, selon le cardinal Cantalamessa, un synchronisme entre grâce et liberté comparable à l’énergie qui jaillit « lorsque deux pôles positif et négatif se touchent et libèrent ainsi la lumière ».

Amour m'a dit d'entrer, mon âme a reculé,

Pleine de poussière et péché.

Mais Amour aux yeux vifs, en me voyant faiblir

De plus en plus, le seuil passé,

Se rapprocha de moi et doucement s'enquit

Si quelque chose me manquait.

Un hôte, répondis-je, digne d'être ici.

Or, dit Amour, ce sera toi.

Moi, le sans-cœur, le très ingrat ? Oh mon aimé,

Je ne puis pas te regarder.

Amour en souriant prit ma main et me dit :

Qui donc fit les yeux sinon moi ?

Oui, mais j'ai souillé les miens, Seigneur.

Que ma honte s'en aille où elle a mérité.

Ne sais-tu pas, dit Amour, qui a porté la faute ?

Lors, mon aimé, je veux servir.

Assieds-toi, dit Amour, goûte ma nourriture.

Ainsi j'ai pris place et mangé.

« Le plus beau poème du monde » selon la philosophe Simone Weil.

Chrétien du seuil, toi qui hésites et ne fais que passer, entends et vois : écoute et ouvre l’œil.

Père Christian Lancrey-Javal, curé  

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