“LE CANCEL DE GENÈVE” RUE DU GRAND MEZEL

Publié le par Abbé Alain Arbez

“LE CANCEL DE GENÈVE” RUE DU GRAND MEZEL

Étant personnellement engagé dans le dialogue judéo-chrétien à Genève depuis des décennies, il m’avait été demandé il y a une vingtaine d’années de rédiger une préface à une brochure officielle contre l’antisémitisme, en compagnie de M. Bloch, président de la fédération des communautés israélites suisses.

Cette brochure pédagogique a alors été distribuée par la CICAD à tous les établissements scolaires de Romandie.

Aujourd’hui, apparaît clairement la nécessité de poursuivre la dénonciation de l’antisémitisme et plus positivement de manifester la solidarité des chrétiens avec le peuple juif. Le combat contre l’antisémitisme n’est pas un bouclier en faveur des juifs, c’est un combat pour toute l’humanité.

La rue du Grand-Mezel est un site historique de Genève. C’est surtout un lieu de mémoire qui concerne directement les relations entre chrétiens et juifs au 15ème siècle. Et ces situations d’autrefois doivent encore nous interpeller aujourd’hui.

Dans l’évocation du passé des juifs à Genève, il est question du cancel. C’est le mot latin cancellus qui signifie barrière, ou limite. Ce mot a été utilisé la première fois à Genève en 1428 par le Conseil de la ville dans le but de créer un quartier juif fermé, séparé du reste de la population. Il faut souligner ici le fait que ce cancel a été instauré 88 ans avant le ghetto de Venise qui date de 1516. Le cancel exprime la volonté d’assigner à résidence la communauté juive. La présence des juifs à Genève était perceptible depuis 1396, avec des familles établies dans le quartier de st Germain entre la place du Grand Mezel et la rue de l’Ecorcherie. Il s’agissait de commerçants, de banquiers, de médecins, de professeurs. Ils avaient remis en valeur des bâtiments anciens, or les réussites sociales suscitent des jalousies. Au début du 15ème siècle, les juifs bénéficient de la protection du Comte de Savoie Amédée VIII car ils sont des acteurs reconnus dans les activités commerciales et culturelles de la ville. Cependant, en 1408, le chanoine Pierre de Magnier, curé du lieu, adresse une demande au comte de Savoie pour restreindre les libertés accordées aux juifs. Il va même jusqu’à exiger une tenue distinctive obligatoire en vertu des résolutions du concile du Latran en 1215. La tenue distinctive imposée aux juifs n’était pas une nouveauté, puisque déjà imposée lors des conquêtes islamiques en Orient après le 7ème siècle (selon le pacte d’Omar concernant les dhimmis : couleur jaune pour les juifs et bleue pour les chrétiens). Malgré la réticence du comte de Savoie envers cette mesure stigmatisant les juifs de Genève, c’est le pape Benoit XIII d’Avignon qui appuie la demande discriminatoire du chanoine De Magnier. C’est ainsi qu’en mai 1428 le Conseil de Genève décide de concentrer la trentaine de familles juives dans un quartier délimité. Les juifs peuvent exercer leurs métiers librement le jour mais ils doivent réintégrer le cancel à la tombée de la nuit. Les portes sont alors fermées.

La situation dégénère puisque le 6 avril 1461 au moment de Pâques, les juifs sont attaqués durant la nuit par une meute d’assaillants genevois et leurs domiciles sont pillés. Le duc de Savoie Louis 1er condamne formellement cette agression et interdit toute initiative vexatoire envers les juifs.  Mais les tensions s’aggravent et le 30 novembre 1490, les juifs sont informés qu’ils doivent quitter Genève dans les dix jours. Ce rejet ne sera pas remis en cause lorsque Genève adopte la Réforme de Calvin en 1536, et les juifs ne seront accueillis par la suite qu’en 1779 sur le territoire carougeois du Royaume de Sardaigne. Et c’est seulement en 1857 que la citoyenneté genevoise sera accordée aux juifs résidant dans la ville.

Ces événements ont marqué l’histoire locale et ont été le révélateur d’une crise profonde dans les relations entre le monde chrétien et le peuple juif. Nous en connaissons les raisons qui se sont développées en Orient et en Occident au cours des siècles. Le contentieux a été très lourd et s’est souvent écrit en lettres de sang. L’antijudaïsme chrétien a fait des ravages et a alimenté l’antisémitisme politique. Hitler a publié des pages entières de Martin Luther contre les juifs pour justifier son industrie de la mort. Certes les chrétiens n’ont pas été responsables de toutes les horreurs, mais ils y ont contribué pour beaucoup, institution ecclésiale comprise. C’est seulement après la shoah, en 1947 que des intellectuels chrétiens et juifs réunis à Seelisberg en Suisse ont pris l’initiative d’établir l’état des lieux. Ils ont élaboré ensemble une plateforme démontrant qu’il ne serait plus possible de faire de la théologie comme dans les siècles précédents. Le processus de refondation de nos relations entre chrétiens et juifs était en route et allait s’appuyer sur la recherche biblique en pleine expansion dans l’après-guerre.

Le tournant pour l’Eglise catholique a été la déclaration Nostra Aetate promulguée par le Concile Vatican II. Elle était le fruit d’un travail sur l’histoire et la théologie, et le résultat de colloques prospectifs au plus haut niveau, comme par exemple l’initiative de Jules Isaac auprès du pape Jean XXIII. L’institution catholique affirmait alors que l’Eglise ne se substitue pas à Israël et que le peuple juif n’est pas déicide. Ces reformulations de la foi par un retour aux sources se poursuivirent dans des documents officiels éclairants durant les années qui suivirent.

Dans les Eglises de la Réforme, la même démarche fut enclenchée avec des actions de repentance pour aboutir à de nouvelles formulations théologiques. En 2001, la communion de Leuenberg réunit à Belfast 104 églises réformées afin de publier une prise de position affirmant l’importance du dialogue judéo-chrétien. Ce texte est une déclaration affirmant l’attachement des Eglises de la Réforme à la tradition d’Israël qui constitue la racine du christianisme, l’olivier franc dont parle l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains.

Dans l’Eglise catholique, le dicastère au Vatican qui gère les relations œcuméniques interchrétiennes est aussi celui qui anime les relations avec le judaïsme. Ceci afin de rappeler que le tronc commun qui nous unit tous est l’alliance de Dieu avec Israël, et que la réussite de l’œcuménisme passe par la prise en compte de nos origines communes. Le pape Jean Paul II a beaucoup oeuvré dans ce sens durant les 28 années de son pontificat. A chacun de ses nombreux voyages dans le monde, il rencontrait systématiquement la communauté juive locale. Et en 1980, il a une formule-choc ; il déclare : « qui rencontre Jésus-Christ rencontre le judaïsme ». Et à Mayence, il affirme : « l’alliance avec Israël n’a jamais été révoquée ». Ce témoignage est essentiel, car encore trop de chrétiens s’intéressent aux juifs d’il y a 3000 ou 2000 ans, en oubliant les juifs de notre temps…

Globalement, c’est le regard chrétien sur les origines spirituelles et liturgiques de la foi qui a changé de paramètres. Les travaux théologiques et scripturaires de la part de spécialistes protestants et catholiques y sont pour beaucoup. Des théologiens juifs se sont joints à cette remise en valeur de l’héritage commun et par exemple le professeur David Flusser n’hésite pas à écrire que Jésus lui apparaît comme un juif pratiquant et observant, et il ajoute que rien de ce que Jésus a enseigné ne lui semble opposé au judaïsme.

Il y a à Genève un groupe de dialogue entre chrétiens et juifs qui se réunit chaque mois. Les échanges sont instructifs, fraternels et encourageants. Il s’agit de prendre diverses initiatives pour poser les jalons de relations nouvelles. Un cancel de la pensée ne doit plus perdurer au début du 21ème siècle !

Fin 2015, le dernier document romain promulgué suggère aux juifs et aux chrétiens d’approfondir ensemble leurs traditions spécifiques afin de s’enrichir mutuellement dans la compréhension de la Parole. Une approche juive des textes bibliques est recommandée. Le texte est intitulé : « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » et c’est pourquoi il met en valeur la phrase-clé de l’évangile de Jean 4.22 : « le salut vient des juifs », sans oublier de mentionner en parallèle l’acte de foi positif de Paul dans l’épître aux Romains « Tout Israël sera sauvé ! »

Le pape François a montré qu’il entend poursuivre l’engagement de ses prédécesseurs Jean Paul II et Benoît XVI : il a renouvelé l’avertissement qu’un chrétien ne peut en aucun cas être antisémite.

Et il a précisé : « Attaquer les juifs ou Israël relève de l’antisémitisme. Il peut y avoir des désaccords politiques, mais l’Etat d’Israël a parfaitement le droit d’exister dans la sécurité et la prospérité ». Le pape a encore insisté pour que les chrétiens approfondissent leurs racines juives : « Avec les juifs, indifférence et opposition du passé se sont muées en collaboration et bienveillance : d’adversaires et étrangers, nous voici devenus amis et frères ».

QUAND LES FEUILLES D’AUTOMNE S’ENVOLENT

 

 

 © Abbé Alain Arbez 

avec l’aimable autorisation de Dreuz.info. 

Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, Membre de la JRJK, Commission de dialogue judéo-catholique (conférence des évêques suisses et fédération des communautés israélites suisses).

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