DU MAUVAIS USAGE DE L’HISTOIRE

Publié le par Jean-Baptiste Noé

DU MAUVAIS USAGE DE L’HISTOIRE

Certes, l’histoire est « maitresse de vie » selon la belle formule de Cicéron et connaitre les grands moments de l’histoire peut éviter de commettre certaines erreurs. Mais de mauvais usages de l’histoire existent aussi, ceux qui consistent à toujours lire le présent à l’aune du passé et à plaquer sur aujourd’hui des grilles de lecture héritées et recomposées d’hier. C’est notamment ce qui se fait au cours de cette guerre en Ukraine où l’histoire est plus manipulée que convoquée.

Hitler, la référence indépassable

La reductio ad Hitlerum fonctionne toujours, près de 80 ans après la chute du nazisme. Hitler est la référence incontournable et indépassable à laquelle il faut ramener tout adversaire que l’on souhaite discréditer sans avoir à argumenter. Voici donc Poutine grimé en Hitler, comme autrefois Nasser au moment de la nationalisation du canal de Suez. Et si Poutine est Hitler, l’attaque de l’Ukraine est celle de la Pologne en 1939 et donc l’attitude des démocraties européennes qui ne partent pas en guerre, comparable à celle des Munichois de 1938. De quoi faire culpabiliser évidemment et inciter au plus grand bellicisme.

Laissons à Hitler ce qui est à Hitler et à Poutine ce qui est à Poutine, les deux n’étant pas interchangeables. Rappelons aussi, à l’adresse de ceux qui falsifient l’histoire à moitié, que ce ne sont pas les accords de Munich qui sont la cause directe de l’attaque de la Pologne en septembre 1939, mais le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 qui, en scellant l’alliance entre Hitler et Staline, a partagé la Pologne en deux, les protagonistes s’étant mis d’accord pour intervenir l’un à l’ouest et l’autre à l’est. Sans cet accord entre nazis et communistes, la seconde guerre mondiale n’aurait pas eu lieu. Ce qui par ailleurs affaibli la position russe qui tente de se présenter depuis 1945 comme le pays qui a le plus fait pour combattre les nazis. Certes, l’Armée rouge a eu de très nombreux morts, dont beaucoup sont tombés à cause de l’impéritie de l’armée soviétique, mais la participation à la guerre dans le camp occidental ne doit pas faire oublier que jusqu’en juin 1941 c’est avec Berlin que Moscou combat. Une position suivie par les communistes français, qui communiquèrent aux Allemands plans d’armement et d’offensive. Poutine prétend mener une « dénazification » de l’Ukraine, sans jamais mentionner que cette nazification fut un temps permise par l’alliance russe.

Massacres : Boutcha et les autres

Le futur dira peut-être ce qui s’est réellement passé à Boutcha, qui a commis les massacres, comment et quelles sont les responsabilités des uns et des autres. En attendant, la plus grande prudence s’impose tant l’histoire récente est ponctuée de massacres attribués à d’autres, voire falsifiés.

Katyn. Commis entre le 3 avril et le 13 mai 1940, les massacres de Katyn ont visé à exterminer l’intelligentsia polonaise, hostile au communisme. Ce sont plus de 4 000 officiers qui ont été tués d’une balle dans la nuque, pour la plupart officiers de réserve, c’est-à-dire l’élite du monde civil polonais : des professeurs, des médecins, des universitaires, des ingénieurs, etc. Il s’agissait bien ici de tuer la Pologne en tuant son élite. Les Soviétiques datèrent ces meurtres de 1943, ce qui permit d’en rendre responsable les Allemands. Durant toute la période de l’URSS, dire que les massacres avaient eu lieu en 1940 était passible de prison. Les archives russes ont ensuite rendu publique la lettre signée entre autres de Staline et de Béria demandant ces exécutions.

Charniers de Timisoara. C’est l’un des archétypes de la fausse information. L’histoire se passe en 1989 à Timisoara, ville de Roumanie proche de la frontière avec la Yougoslavie. De par sa situation géographique, les Roumains désireux de quitter le pays de Ceausescu transitent par cette cité, qui devient très surveillée par la police politique. Des combats éclatent en décembre qui aboutit à la mort de près de 70 personnes. Les corps sont enterrés à la morgue, mais certains sont transférés à Bucarest par la police, qui veut ainsi maquiller ces morts en fuyards, les faisant passer pour des traitres à la patrie. Face à la disparition des corps, les familles des victimes se mettent à leur recherche, fouillant notamment les jardins publics à la découverte d’éventuelles fosses communes. Des corps sont découverts dans une morgue de la ville, issus de personnes décédées bien avant les événements et n’ayant donc aucun rapport avec les émeutiers. Qu’à cela ne tienne, ces cadavres sont présentés comme des personnes massacrées par le régime et le nombre annoncé ne cesse de croître au fil du temps. De la vingtaine de corps découverts, les médias finissent par en présenter plusieurs centaines, le New York Times parlant même de 4 500 morts. Des chiffres complètement fantaisistes qui sont démentis dès le mois de janvier. Est même avancée l’idée que Ceausescu serait atteint de leucémie et qu’il aurait donc besoin de changer son sang tous les mois. Pour ce faire, de jeunes gens seraient vidés de leur sang et les cadavres auraient été découverts entre Timisoara et les Carpates. Dracula et les vampires étaient bien roumains. Un mensonge repris par la presse qui est encore aujourd’hui l’archétype de la manipulation.

Fer à cheval et ballon de foot. Autres massacres, autres mensonges, ceux qui ont justifié l’intervention en Serbie en 1999. Les Serbes de Milosevic auraient conçu un plan d’épuration ethnique afin de chasser la population albanaise de Serbie. Ce plan « fer à cheval » ou Potkova, est publiquement annoncé par le ministre allemand de la Défense, Rudolf Scharping (SPD), le 8 avril 1999. Ses propos sont terribles : les Serbes commettent un « génocide […] jouent au football avec des têtes coupées, dépècent des cadavres, arrachent les fœtus des femmes enceintes tuées et les font griller ». TF1 annonce que les Serbes ont tué entre 100 000 et 500 000 personnes. Le Daily Mirror renchérit en juillet en précisant que les victimes sont incinérées dans des « fourneaux, du genre de ceux utilisés à Auschwitz ». Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel, se fait le relais de ce plan diabolique. Sa Une du 8 avril annonce « Ce plan Fer à cheval qui programmait la déportation des Kosovars. » Puis une autre Une évoque comment Milosevic préparait l’épuration ethnique. Des mensonges complets qui n’ont pas résisté à l’examen des faits, mais qui ont permis de justifier l’intervention de l’OTAN en Serbie. On sait désormais que ce plan Fer à cheval était un faux, fabriqué au ministère allemand de la Défense à partir d’éléments eux aussi faux transmis par les services secrets bulgares ; les deux pays, Allemagne et Bulgarie, cherchant à faire du zèle pour être bien vu par l’OTAN. Le Monde n’a pas réalisé de mea culpa particulier sur ce dossier et Edwy Plenel continue de donner ses leçons de morale.

Plutôt que de voir des Munich et des Hitler partout, apprenons de l’histoire à être prudent avec les informations transmises en temps de guerre, à se méfier des manipulations, à ne pas tout prendre pour argent comptant. L’histoire est une voie de la sagesse et c’est là sa principale vertu.

Jean-Baptiste Noé  

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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Publié dans Institut Des Libertés

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