COMMENT LA DROITE PEUT RENAÎTRE APRÈS LA DÉROUTE

Publié le par Alain Kerhervé

COMMENT LA DROITE PEUT RENAÎTRE APRÈS LA DÉROUTE

La droite est en miettes. Son avenir paraît gravement compromis. L’espoir doit-il disparaître pour les Français qui ont cru dans le gaullisme et qui le jugent nécessaire à la France ?

Non, répond l’historien Arnaud Teyssier dans un texte de grand style qui retrace les échecs, le déclin puis la descente aux enfers de la droite ces quarante dernières années.

L’auteur invite à méditer tant de déceptions et d’amères désillusions.

Alain Kerhervé

De l’aveu général, la droite française est en état de décomposition avancée. Même si elle est parvenue – pour l’heure – à se préserver de tout ralliement massif au macronisme pour les législatives, son avenir immédiat semble à tous égards compromis. L’échec cinglant de la candidature de Valérie Pécresse à l’élection présidentielle sonne-t-il le glas pour la droite ? Non, bien sûr. Nous touchons simplement à la fin d’un cycle politique, qui s’est engagé il y a plus de trente ans. Quant aux électeurs, ils n’ont pas disparu. Une part d’entre eux a glissé vers le centre en trompe-l’œil d’Emmanuel Macron, quand une autre, sans doute la plus importante, migrait vers Marine Le Pen et Éric Zemmour.

La droite ‘‘classique’’ a retrouvé ses travers séculaires : elle se réduit, à nouveau, à un parti de cadres, à un syndicat d’élus, et c’est ce qu’illustraient, de manière un peu tragique, le discours de Valérie Pécresse au Zénith, lorsqu’au lieu d’une vision elle proposa un inventaire, ou le long pensum qu’elle consacra dans sa campagne à la relance de la décentralisation, allant même jusqu’à prier l’État de « lâcher prise ». Comme disait naguère Philippe Séguin : « Nous avions pourtant choisi la décentralisation, pas la désintégration ! ».

Cette femme intelligente et courageuse était prisonnière des schémas de pensée chiraquiens au point d’oublier qu’en France, depuis 1962, le président de la République n’est plus élu par des notables, mais par le peuple français. Et que ce peuple, qui sort à peine, éprouvé, d’une crise sanitaire majeure où l’État a tout tenu et maintenu, et que les bruits de guerre éprouvent plus encore, se moque éperdument de la décentralisation et veut surtout être pris en charge, protégé, rassuré : cela, pour le coup, le candidat Macron l’a compris et en a recueilli tous les fruits.

L’histoire est riche de leçons. La droite a toujours eu du mal à s’incarner dans des chefs et à prendre forme dans des organisations partisanes, faute d’une doctrine claire et d’une attention suffisante portée au ‘‘peuple’’. Sous la III ème République, on l’a oublié, elle peinait déjà à exister face à de grands partis structurés par leur idéologie – la SFIO – ou par leur sociologie – le Parti radical. Sous la IVe, sa renaissance fut difficile, en raison de la compromission d’une partie de ses élites avec le régime de Vichy, en raison aussi de la force électorale des partis qui étaient nés de la Résistance ou avaient été revigorés par ses combats – le MRP, le Parti communiste. De Gaulle lui-même ne parvint pas, sous cette République pourtant si faible, à asseoir durablement l’éphémère RPF. Il avait pourtant trouvé le seul compromis possible avec l’histoire : la droite devait être bien plus que la droite, elle devait « rassembler » au-delà de ses frontières immédiates et refonder l’unité profonde du peuple français.

La Ve République tout entière a été conçue par son fondateur autour de cette idée. Avec ses institutions puissantes, son exécutif fort, adossé à une administration solide et respectée. Avec, encore, le recours régulier au peuple par le référendum. Avec, enfin, la prise en compte sincère de la question sociale. « Pourquoi De Gaulle voulait-il une justice sociale ? », dira un jour André Malraux. « Ce n’était pas par christianisme, ce n’était pas par justice, c’était parce qu’il pensait que la France ne pouvait redevenir la France que sur un terrain où la justice sociale existerait. Le “nous ne ferons pas la France sur une opposition” était chez lui organique ».

La rhétorique de la lutte des classes avait fini, pourtant, par l’emporter, malgré les efforts successifs de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing pour prolonger, tout en la renouvelant, l’entreprise gaullienne. Au début des années 1970, François Mitterrand avait fondé la renaissance du Parti socialiste sur ce discours déjà d’un autre âge. Le Mitterrand des dernières années a fait oublier celui qui disait au moment de son avènement, le 10 mai 1981 : « La majorité politique des Français vient de s’identifier à sa majorité sociale ».

Il était l’élu du peuple, mais du peuple de gauche, ou rêvé par la gauche. Son programme était bien de rupture profonde, avec son train de nationalisations massives, avec sa promesse d’une transformation radicale des institutions et la mise en œuvre d’une décentralisation conçue pour briser deux siècles d’État à la française. Seule la réalité économique – en un temps où le néo-libéralisme triomphait dans la plupart des démocraties occidentales – et le désir de garder durablement le pouvoir le conduisirent, à partir du milieu des années 1980, à abandonner la ligne qui l’avait fait élire pour se rallier, pêle-mêle, à la dérégulation économique, à l’Acte unique et à l’Europe techno-libérale, à Bernard Tapie et à la ‘‘Cinq’’ de Silvio Berlusconi.

Jacques Chirac avait été bien inspiré, en 1976, de renouer avec l’idée de rassemblement en créant le RPR. Las… dès l’amorce de la mutation idéologique du mitterrandisme, à partir de 1984-1985, la droite, sous son impulsion, s’est laissé prendre dans un triple piège.

Le premier, elle le tendit à elle-même : sous l’influence, pour certains, des politiques Thatcher et Reagan – dont elle négligea, par-dessus le marché, la dimension nationale et patriotique -, elle mélangea tout et prit pour cible, bien au-delà de l’étatisme socialiste qui était alors en jeu, l’État lui-même dans sa substance, l’État séculaire, celui de De Gaulle, qui n’était pas seulement régalien, mais également social et planificateur (mais pas au sens des socialistes !).

Le deuxième fut tendu par Mitterrand : en pratiquant une cohabitation guerrière entre 1986 et 1988, il contraignit ses adversaires à accepter comme système de gouvernement ce qui n’aurait dû être qu’un épisode éphémère – l’exécutif en guerre contre lui-même.

Le troisième fut encore mitterrandien, et politique en diable: en favorisant ouvertement la montée du Front national et de son chef sulfureux et charismatique – le FN obtint 11% des voix dès les européennes de 1984 -, il enferma la droite dans une aporie électorale redoutable, la mettant à la merci d’une réprobation morale universelle dès qu’elle toucherait à des sujets sensibles – l’immigration, déjà – et la condamnant à d’innombrables et coûteuses triangulaires dans tous les types d’élections.

Dès lors un engrenage implacable était enclenché dont les étapes sont connues: une nouvelle cohabitation (1993-1995), source d’un combat fratricide au sein même du RPR et qui réintroduisit définitivement les dosages partisans dans la composition des gouvernements ; la dissolution catastrophique de 1997, dont l’objet fut tactique, mais la nature contraire à l’esprit des institutions, et qui ouvrit sur la plus longue des cohabitations (1997-2002) ; enfin le quinquennat, qui aligna les temporalités politiques et abolit le décalage calendaire subtil que la Constitution de 1958 avait prévu pour protéger le président de la République de l’emprise de la politique des partis.

L’élection présidentielle de 2002 porta à maturation ce processus délétère. Jacques Chirac, président ‘‘sortant’’ au plus bas de sa popularité et de sa légitimité, l’emporta massivement au second tour contre Jean-Marie Le Pen, avec qui il avait pris soin de refuser tout débat. Il aurait pu tirer quelque leçon de cette situation politique sans précédent, s’inquiéter de l’exaspération montante du corps électoral face au règne établi de la politique molle et de la langue caoutchouc, inverser peut-être le cours des choses. Mais il prit la lourde responsabilité de reprendre, comme si de rien n’était, le rythme politique normal, laissant ainsi se poursuivre l’inéluctable cycle de décomposition politique engagé quinze ans plus tôt.

Sous la direction de Jacques Chirac, la droite de tradition gaulliste abandonna définitivement l’idée de rassemblement pour constituer l’UMP, conglomérat informe, rassemblement non du peuple, mais d’élus et de féodalités, dont le marais eut vite fait de déplacer vers lui le centre de gravité et d’engloutir la singularité historique du gaullisme. Et comme le Parti socialiste, victime collatérale des calculs mitterrandiens, avait suivi le même mouvement de glissement vers le centre, la politique française s’évida progressivement en un même marigot eurolibéral, rejetant progressivement de nombreux électeurs vers les extrêmes, ou l’abstention.

Philippe Séguin avait été, depuis le milieu des années 1980, l’une des très rares personnalités politiques à percevoir cette mécanique infernale qu’il baptisa la ‘‘dégaullisation’’ du RPR. Son discours mémorable sur le traité de Maastricht, en 1992, fut présenté alors, et à tort, comme une charge sans nuances contre la construction européenne, quand il fut, en réalité, par le simple rappel des principes qui formaient la substance de la démocratie elle-même, une démonstration lucide du processus de décomposition qui s’engageait. Dès cette époque, Séguin prophétisait un Front national à 40%, annonçait la désespérance durable du corps social et la déperdition de partis désormais sans âme ni ambition, qui semblaient remettre le destin du pays à un fédéralisme sans visage.

On put croire, en 2007, que Nicolas Sarkozy inverserait les choses.

Son diagnostic politique était bon, comme le fut sa campagne où il parvint habilement à se dissocier du bilan chiraquien sans donner jamais à croire qu’il trahissait sa propre famille politique. Mais sa pratique du pouvoir l’éloigna vite de ce juste instinct initial. Comme le montra l’essai lumineux de Jean-Pierre Le Goff, La France morcelée (2008), la présidence Sarkozy fut marquée aussitôt par l’abolition du surmoi présidentiel et par une course à l’abîme presque ontologique de la droite, une « fuite en avant » qui « caractérise une politique centrée sur l’adaptation dans l’urgence et la précipitation à un monde devenu apparemment chaotique et immaîtrisable ».

Loin de chercher à refonder la droite, Sarkozy acheva la mutation suicidaire de l’UMP, bientôt devenue LR, en pur appareil de promotion du chef et de distribution des fiefs, ce qui devait conduire, dans un second temps, à la désastreuse expérience des primaires.

Enfin, la révision constitutionnelle de 2008, sous l’apparence bénigne d’un renforcement du contrôle des lois, mais privant en réalité la Ve République de son énergie vitale au profit d’une juridiction composée surtout d’anciens politiques, eut pour effet d’aggraver les altérations provoquées depuis plusieurs décennies par la pratique institutionnelle. C’est à la même époque que le refus du peuple de ratifier le projet de Constitution européenne fut contourné par un vote des Chambres réunies, qui vida ainsi de sa force et de son effectivité le principe même de la démocratie directe.

Enfin, l’élection d’Emmanuel Macron marqua l’accomplissement final du cycle annoncé en son temps par Philippe Séguin. En captant habilement à son profit, d’une part le creuset centro-euro-libéral légué par la droite, d’autre part la doxa sociétale qui restait le seul vestige véritable de la gauche, le nouveau président a réduit le combat politique à un affrontement singulier avec le FN – rebaptisé entre-temps ‘‘Rassemblement’’ national, d’un terme que ce mouvement aura eu l’habileté de reprendre à une droite oublieuse d’elle-même, à l’image des idées-forces de ‘‘peuple’’ et de ‘‘nation’’.

Pour que la droite revive – et elle le peut -, il lui suffit de rompre résolument avec le modèle hérité des années Chirac, et de méditer rudement sa propre histoire.

Qu’elle soit d’abord plus que la droite, qu’elle redécouvre le peuple, la question sociale, l’impérieuse nécessité d’une société et d’un territoire solidaires. Qu’elle renoue avec l’esprit des institutions, qui n’ont cessé de dévier de leur trajectoire, et qu’elle rende à la démocratie directe et au référendum la place que leur donne la Constitution de 1958 sans qu’il soit besoin d’inventer de nouvelles procédures. Qu’elle redécouvre l’importance d’un État fort et impartial, sans lequel nul rempart contre le communautarisme ne tient ni nulle intégration n’est possible, et sans lequel aucune forme d’économie libérale – surtout dans le monde nouveau, si imprévisible, tel que nous le découvrons – ne peut durablement survivre ou s’épanouir. Qu’enfin, pour ressaisir la France dont le tissu social et territorial se défait chaque jour davantage, elle se souvienne qu’elle a partie liée avec la Ve République et avec toutes ses institutions, si injustement décriées, qui ont été faites pour gouverner et non pour protéger ceux qui gouvernent. Bref, qu’elle renonce, enfin, au renoncement.

 

Arnaud Teyssier 

Ancien élève de l’École normale supérieure, Arnaud Teyssier est l’auteur de biographies de Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy et Lyautey, parues chez Perrin et saluées par la critique.

Il a également donné au public, chez le même éditeur, « Philippe Séguin. Le Remords de la droite » (2017), « De Gaulle, 1969. L’autre révolution » (2019) et « L’Énigme Pompidou-de Gaulle » (2021).

Arnaud Teyssier a récemment codirigé avec Hervé Gaymard, toujours chez Perrin, l’ouvrage collectif « Demain la Ve République ?». (2022)

Publié dans Gaullisme.fr

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