QUELS OBJECTIFS POUR LA RUSSIE ?

Publié le par Amiral Alain de Dainville

QUELS OBJECTIFS POUR LA RUSSIE ?

L’opération militaire spéciale de la Russie en Ukraine n’a pas été improvisée. Moscou a mobilisé des réserves et caché de l'or pour disposer avant l'invasion du cinquième plus grand paquet de devises étrangères et d'or au monde, d'un montant de plusieurs centaines de milliards de dollars. Certains avancent 630 signes de l’importance pour les Russes de cette agression.

L’attaque voulait initialement, selon toute vraisemblance, frapper l’Ukraine à sa tête. La stratégie s’est ensuite réorientée vers le contrôle du Sud et d’une partie de l’Est du pays et de son rivage, pour y créer un glacis et faciliter le blocus. Le port d’Odessa, sous la menace jusqu’au 30 juin de l’Ile des Serpents occupée par l’Armée russe, ne semble plus être un objectif, laissant penser que l’offensive n’est pas uniquement militaire.

La Russie renonce au contrôle total du Sud de l'Ukraine pour rendre moins délicat un débouché pour le commerce ukrainien, monnaie d’échange dans de futures négociations. Ces préoccupations géoéconomiques de la guerre en Ukraine contribuent à réorienter les flux de la mondialisation.

En premier lieu, les échanges financiers sont perturbés par l’exclusion de la Russie du système SWIFT. Elle favorise l’émergence de systèmes concurrents, encore embryonnaires mais qui montent en puissance, russes (SPFS / Sistema peredachi finansovykh soobscheniy) ou chinois (CIPS) / Cross-Border Interbank Payment System). L’hégémonie financière de SWIFT est attaquée dans une rivalité qui va concentrer des tensions autour de leur vecteur de transit, les fibres optiques sur lesquelles la marine russe est bien équipée pour intervenir.

Ensuite, un nouvel  équilibre est recherché dans les flux d’énergie. Malgré les sanctions sévères imposées à la Russie par les États-Unis et leurs alliés, les exportations d’or noir russes augmentent en 2022. Chine et Inde ont profité d’une remise de près de 30% pour accroître leur approvisionnement en pétrole russe, au détriment du Moyen-Orient qui se rattrape sur l’Europe. L'Union européenne se détourne également du gaz russe pour se tourner vers l'Égypte et Israël, le gaz de schiste américain, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Cette reconfiguration des flux exige d’adapter les infrastructures, les raffineries, les usines de liquéfaction et d’ouvrir de nouvelles routes maritimes pour compenser l’inadéquation des oléoducs et gazoducs. Elle requiert un recours accru aux pétroliers et méthaniers dont le besoin et la circulation s’accroissent, augmentant l’insécurité sur les routes maritimes, notamment dans les détroits.

Mais le point le plus sensible est la crise alimentaire, provoquée par les difficultés d'exporter les céréales, crise gravissime car elle touche les besoins vitaux, déstabilise des pays du Proche-Orient et d'Afrique, et ne peut pas se régler avec la planche à billets. Elle fait monter la pression des affamés pour trouver une solution à cette "guerre de riches", renvoyant dos à dos Russes, mais surtout États-Unis accusés d'abuser de leur place dominante sur le marché des matières céréalières. L’ONU, avec l’aide de la Turquie, déploie des efforts soumis aux exigences russes pour créer un couloir humanitaire permettant d’exporter les céréales en brisant le blocus et l’embargo, à condition de déblayer les mines venant des ports d’Ukraine.

Ainsi, la Russie semble afficher une double ambition, se créer un glacis défensif et accroître son statut de puissance dans la mondialisation par son rôle dans l’OPEP+ et dans les productions céréalières. Dans la tradition du rêve de Pierre Le Grand, elle cherche à devenir une puissance un peu plus maritime, suivant le conseil de l’indémodable Sir Walter Raleigh : "celui qui commande le commerce de la mer, commande la richesse du monde".

En froid avec l’Europe, elle réoriente vers l’Asie sa politique étrangère pour le monde d’après la guerre d'Ukraine. En témoigne la tournée fin juin du Président russe en Asie Centrale. Alors que l’OTAN poursuit son expansion vers l’Est en Europe, elle vise avec le soutien de circonstance de la Chine et l’Inde à renforcer un bloc sécuritaire et économique avec l'Iran et le Moyen-Orient.

Les puissances qui ont des ambitions maritimes veulent remodeler les mers par des corridors de voies ferrées ou le creusement de canaux, comme le fit l’Occident d’hier avec Panama et Suez. Des projets existent, chinois, turcs, iraniens, en Thaïlande, autour d’Istanbul et ailleurs. La Russie n’y échappe pas, en développant le lien entre la Baltique et l’Océan Indien ou à la Méditerranée par la Mer Caspienne. Elle réactive, encore modestement, le réseau fluvial, appelé corridor Nord/Sud au service de l’expansion vers l’Asie pour relier Saint-Pétersbourg à Bombay en 15 jours.

Elle cherche ainsi à faire un nœud de transport entre l'Inde, la Chine et la Russie échappant à l’Occident, dans la Mer Caspienne qu’elle a reliée par un canal à la Mer d’Azov, d’où elle a évincé l’Ukraine. Elle accroît ainsi son contrôle sur les exportations de céréales. La conquête de la majorité du Sud de l’Ukraine lui permet de se partager avec la Turquie la Mer Noire, mer délaissée par les pays occidentaux depuis la fin de la Guerre froide. Russie et Turquie peuvent ainsi pousser leurs intérêts en y construisant un nouvel ordre régional à l’abri des intrus. La Russie peut ainsi atteindre la Méditerranée, s’ancrer un peu plus à Tartous en Syrie, porte du Moyen-Orient et profiter du coup d’état d’octobre 2021, pour avancer ses pions à Port Soudan, porte orientale de l’Afrique.

Le monde se réveillera du cauchemar ukrainien avec une Russie acteur de la mondialisation, soutenue par une flotte qui restera redoutable, notamment sous la mer.

Ainsi, la Russie cherche avec agressivité à se défendre sur terre et à se répandre en mer, dans un glissement d’intérêt traditionnel pour les steppes du cœur de sa Nation, vers des espaces géoéconomiques plus fluviaux-maritimes. Il reste à ses dirigeants à convaincre la société russe d’aimer la mer et le commerce. Plus le temps passe, plus la tendance se renforcera.

Amiral Alain de Dainville 

Cercle k2.fr 

Amiral (2S) & Ancien Chef d'État-major de la Marine

L'Amiral Alain de Dainville entre à l'École navale en 1966 et commence sa carrière dans l'aéronautique navale.

De 1993 à1995, il commande le porte-avions Clemenceau.

Il est nommé Chef de cabinet du Chef d'État-major des armées en 1999.

Vice-amiral d'escadre en 2001, il est Major général de la Marine en 2001, puis Chef d'État-major de la Marine en 2005, date à laquelle il est élevé au grade d'Amiral.

Il quitte cette fonction en 2008 et devient Président-directeur général de la SOFRESA, société qui associe l'État et les principaux industriels de l'armement pour la commercialisation de systèmes et matériels militaires au Moyen-Orient, principalement en Arabie saoudite. Il met en œuvre la transformation de cette société en une autre, mieux contrôlée par l'État, ODAS.

Il a publié en 2014 Faut-il avoir peur de 2030 ?, en 2017 Vol au vent marin, en 2018 Marguerite Je suis une jeune autiste qui a reçu une grâce, en 2018 La rivalité maritime sino américaine.

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

 

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