L’HISTOIRE DES HOMMES

Publié le par la-petite-souris-normande.com

BecqueUn jour le Calife fit venir son fils et lui dit :

« Mon fils je suis très vieux et très fatigué,

j'ai beaucoup guerroyé autour de mon empire,

j'ai beaucoup travaillé pour mon empire,

j'ai beaucoup voyagé à travers mon empire et,

aujourd'hui même je vais mourir.

Dieu soit béni, je sais que tu es digne de me succéder.

Cependant, je voudrais te faire part d'un grand regret  :

J'aurais, certainement, été un bien meilleur souverain

si j'avais connu l'histoire des hommes... ».

Et sur ce, il mourut.

Le nouveau Calife fit venir le Vizir Azem

et lui ordonna de chercher et réunir

les meilleurs historiens du royaume

afin qu'ils écrivent « l'histoire des hommes ».

Ce fut fait et pendant que le Calife guerroyait

pour défendre et accroître l'empire,

les historiens se retirèrent au sommet d'une montagne

pour rédiger « l'histoire des hommes ».

Vingt ans après une caravane sans fin arrivait.

Les historiens étaient de retour.

Ils étaient suivis par soixante éléphants,

cent cinquante dromadaires et deux cents mules

qui portaient des centaines, des milliers de manuscrits

tous magnifiquement reliés : « l'histoire des hommes ».

Le Calife les reçut en son palais,

les remercia chaleureusement et leur dit :

« Mes amis, nos ennemis nous attaquent de tous côtés

et je ne quitte plus ma cuirasse.

Je suis dans l'incapacité totale de lire

autant de magnifiques ouvrages.

Pourriez-vous me rédiger

quelque chose de plus concis ? ».

Les historiens se retirèrent dans le delta,

au bord du fleuve et se remirent au travail.

Dix ans plus tard,

ils étaient de retour,

suivis de dix chevaux portant les manuscrits.

Le Calife, à l'orée de la vieillesse, leur dit :

« Mes très chers amis vous avez fort bien travaillé.

Maintenant nos ennemis sont vaincus et soumis

et il faut que je m'occupe du bonheur du peuple.

J'ai beaucoup à faire,

pourriez-vous me présenter un travail

encore plus concis.

Il me semble qu'un seul volume

ferait parfaitement mon affaire

et comblerait mes ambitions ».

Les historiens, un peu déçus,

se retirèrent dans la douceur d'une palmeraie,

à quelques lieues de la capitale.

Dix ans plus tard,

un vieil historien se présenta sur son cheval,

suivi d'une ânesse

qui portait un unique et magnifique volume,

à la porte du palais.

Là, on lui dit que le vieux Calife était très malade,

qu'il était mourant

et qu'il s'entretenait avec son fils, le futur Calife.

Mais qu'il le recevrait après.

Quand le vieil historien fut introduit auprès du vieux Calife,

il trouva un vieil homme malade,

au bout de son souffle et qui lui dit :

« Mon ami, mon très cher ami,

tu arrives trop tard,

je meurs et

je ne pourrai jamais lire l'histoire des hommes ! ».

Le vieil historien, pris de compassion,

se pencha sur la couche du Calife,

approcha sa bouche près de son oreille et lui dit :

« Voici l'histoire des hommes !

Ils naquirent ;

ils souffrirent ;

ils moururent. »

 

plumes

 

 Gabriel Raspail

Publié dans GABRIEL RASPAIL

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